Ma vie ne regarde que moi

13 août 2019

Préface

C’est à quatre vingt dix ans, en pleine forme physique et, je le crois, mentale que je commence cet écrit.

Écrivain connu, reconnu, sous un autre nom, je suis depuis longtemps épargné par les contraintes de la vie quotidienne car je vis confortablement de mes droits d’auteur, ceci d’autant plus que, sans femme ni descendance, retiré depuis des années dans ma grande maison d’un petit village du sud de la France où personne ne soupçonne mon passé d’écriture, mes besoins se réduisent au minimum. Je vis seul et dans tous les miroirs de ma maison je ne rencontre que moi-même. Personne pour me distraire ou me contraindre.

Ayant fait depuis des années le tour des dérisoires satisfactions littéraires, il est donc temps, maintenant, de me préparer à la mort comme un athlète se prépare à l’exploit. Car je veux aborder cette ultime aventure comme je n’ai jamais réussi à le faire de mes autres moments de vie.

Écrire pour La mort. Faire de l’écrit pour ma mort mon dernier — peut-être même mon seul conséquent — ouvrage. Ni confession, ni testament, ni mémoires, cet écrit mégalomane s’adresse avant tout à moi-même car je ne me propose rien moins que d’examiner, attentivement, lucidement, ma vie au travers de ce moment unique qui la réalisera. Faire de l’inéluctable un point d’orgue. Essayer de comprendre par quels cheminements, quels hasards, quelles constructions, ma vie doit s’achever ainsi. Détérminer quel aura été son Roi Clandestion, saisir ce qui en a fait l’unité et, d’une certaine façon la justifie : ne pas avoir vécu pour rien. Reprendre un à un tous mes souvenirs, tous les imaginaires de mes souvenirs, pour, comme Sadarnapale, emporter dans la tombe une vie en ordre. Une vie dont, sous les incohérences de la mémoire, j’aurai recréé l’ordre.

Depuis quelques mois, dans mes longues promenades quotidiennes dans une campagne qui me permet d’oublier qu’elle est, revenant sans cesse sur mes souvenirs, je ne pense à rien d’autre. C’est cette obsession qui m’a convaincu de la nécessité de l’écriture qui, seule, permet de figer durablement les formes. Les pensées flottent, virevoltent, s’égaillent dans d’autres pensées, la pensée se perd dans l’inconsistance, les mots, les phrases qui se forment dans le cerveau restent instables et changeantes.

L’écriture seule impose le définitif. Chaque phrase posée sur le papier, chaque phrase imprimée est un moment de mort. C’est pour cela que nombreux sont les écrivains qui ne cessent de reprendre, raturer, modifier leurs textes car ils sentent bien que, dès lors que l’encre l’a figé, leur texte leur échappe. Écrire pour la mort est écrire dans cette certitude : plus rien, pour l’éternité, aussi dérisoire que soit cette éternité, ne changera. L’écrit et le corps, dans leur immobilité définitive, ne feront alors plus qu’un. D’une certaine façon j’aurai ainsi apporté à ma mort l’harmonie qui le plus souvent lui fait défaut : je pourrai emporter mon livre dans ma tombe.

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01

Je suis né le 31 décembre 1922.

Un peu tard comme petit Jésus, un peu tôt pour mes futurs anniversaires. Ça commençait mal. Je soupçonne mes parents de m’avoir conçu en écoutant ce « Tango Neurasthénique » que Georgius chantait cette année-là : « Ce beau jeune homme brun / Sort du bal Tabarin / Et s'il n'a plus le front serein, (Refrain) C'est le tango qui l'a rendu neurasthénique »… Plus tard, je m’en souviens. Je m’en souviens car, pour le reste, de ma naissance, je ne me souviens de rien même si j’ai fini par m’en constituer une mémoire. Plus tard, j’entendrai aussi mon père, lorsqu’il était heureux, fredonner souvent « Machinalement » d’un certain Victor Boucher et, surtout, « j’en ai marre » de l’inoubliable Mistinguett : « Si c'est ça la vie / Eh bien, je vous l'déclare / Sans être socialo / C'est pas rigolo / Et moi j'en ai marre ! », toutes chansons qui ont de peu précédé mon surgissement dans un monde où l’oublié Alexandre Millerand était Président de notre république et, l’encore plus oublié, Charles de Lasteyrie du Saillant, Ministre de nos finances.

Il est vrai que tout cela ne me préoccupait pas beaucoup alors. Je suppose que, si je braillais — il paraît que je braillais — ce n’était sûrement pas politique. Pas plus que ne m’inquiétait le fait que ce jour-là même cette République décrétait la naissance du permis de conduire, preuve s’il en est que l’on se souciait déjà, en haut lieu de mon futur de citoyen. Le monde était donc ce qu’il était et je n’y pouvais rien. J’héritais d’un monde qui commençait à peine à se remettre du traumatisme de la sanglante première guerre mondiale.

Mais, ici, je me ressemble pourtant : je suis né ce jour-là, le 31 décembre 1922. Pas un autre et cette coïncidence ne fut sûrement pas fortuite.

Dans cette première partie de ma vie faite d'une mémoire reconstruite sur des confidences, des matériaux épars et divers — lettres, photos, coupures de journaux, documents officiels — quel fil tirer ? Mère, père, grand-mère, grand-père, oncle, tantes, cousins ? Autant de candidats pour dire ce monde dans lequel, à mon corps défendant, ce jour-là, à 13 h 03, je fus, braillant, tiré du ventre de ma mère par des forceps perdant à l’occasion une petite portion du haut du pavillon de mon oreille droite, seul élément de mémoire que je conserverai toute ma vie de ce moment fondateur. Il paraît — confidences ultérieures de ma mère et de ma grand-mère — que ma naissance, très attendue car j’étais le premier de la famille, fut un peu difficile : il neigeait, les routes et chemins étaient impraticables sur plus de cinq kilomètres et mon père avait dû aller, avec le percheron d’un voisin, chercher le docteur jusqu’au point où celui-ci avait abandonné sa voiture.

Mon père, lorsque, sur le mode épique, me racontait mon apparition au monde, l’enjolivant à chaque fois d’épisodes inédits, le récit de cet exploit qu’il me dédiait, que c’était une Ford et, ajoutait-il avec une admiration mêlée d’envie, la première de la région. Signe s’il en était, que ce médecin, M. De C…, par ailleurs rejeton d’une des familles les plus riches du département, était un homme sérieux auquel on pouvait faire confiance.

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02

J’écris peu et difficilement. Ne vous attendez pas à de longues pages. D’ailleurs je sais que personne ne s’attend plus à rien de ma part. Et pour le reste, parvenu à la dernière étape de ma vie, je n’ignore pas que les chemins de l’édition me sont fermés. Peu importe, bien qu’ayant été un temps, sous un pseudonyme que je ne rappellerai pas ici, un écrivain reconnu, un temps célèbre même… Bien que je n’ai jamais fait dans ma vie ce qu’il fallait pour cela.

Écrivant, je me suis trouvé une nouvelle compagne : la mémoire et passe désormais une grande part de mes jours à tenter de me rappeler des événements passés, à remuer les vieux papiers, les photos que ma famille a conservés dans ses greniers successifs et que, pour ma part, je me suis toujours refusé à jeter. Un univers occulté, oublié, dans sa revenue au jour force ainsi mon esprit à se rappeler, à croire se rappeler, à construire des souvenirs qui ne sont peut-être pas si authentiques que cela mais qui, pourtant, m’imposent leur évidence, forcent ma conscience à les prendre en charge.

J’avance dans un taillis d’images, de mots, de conversations qui refusent de me laisser en paix. Toujours à l’affût de la moindre parcelle de souvenir qui, à telle ou telle occasion, ressurgit, je suis devenu un chineur de ma propre mémoire.

Notre vie pousse sur les multiples couches d’humus déposé par les vies antérieures. Vie et mort me sont ainsi jumelles car je suis hanté par l’accumulation des morts que je ne vais pas tarder à rejoindre. Je me refuse pourtant à n’être que le gardien de leurs cimetières. Peut-être est-ce pour cela qu’il est temps, pour me situer face à eux, de  recenser mémoires et souvenirs.

Fin 1922, ma naissance dut beaucoup aux immondes boucheries de la Grande guerre.

Né en 1899, le 4 octobre comme me l’ont appris les documents de la famille, pas tout à fait 15 ans le 4 août 1914, reçu au concours des Écoles Normales, encore lycéen puis, assistant impuissant à l’avancée inexorable de son incorporation. 18 ans en 1917, à peine sorti de l’École, futur instituteur envoyé immédiatement au front comme élève officier, juste à la fin des mutineries : la jeunesse de mon père. Deux ans à jouer sa vie à la roulette. J’imagine. Cadavres autour de lui, massacres, charnier, blessures , souffrances, rage, impuissance.

Mon père, instituteur, élevé dans le culte de l’Homme, se destinant à former leurs enfants. Un an, deux mois et onze jours de chute dans le désespoir… Peut-être pire, le désarroi, la perte de repères. Il passa directement de l’enfance à l’âge adulte, peut-être même à la vieillesse.

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03

En 1919, sortant de la guerre, mon père, du moins c’est ainsi que je l’imagine et que j’explique ses comportements, devait avoir perdu à la fois toutes illusions et cet idéalisme innocent qui l’avaient poussé à s’engager dans la carrière de « hussard de la République ».

Enfant unique d’une famille très modeste de Carnaux — son père, que je n’ai pas vraiment connu, était vendeur dans une petite quincaillerie ; sa mère faisait à l’occasion quelques ménages et repassages —, il avait eu la chance d’être pris en main par un bourgeois idéaliste employeur de sa mère et par un de ses instituteurs, tous deux ayant décelé en lui ses capacités intellectuelles, l’avaient soutenu de façon différente dans ses études, convainquant ses parents qu’il pouvait préparer le concours d’entrée en sixième, l’aidant à préparer le concours d’entrée et lui faisant obtenir une bourse.

Persuadé par ces comportements philanthropiques qu’il devait, à son tour, aider les enfants qui viendraient après lui, il avait alors décidé de préparer le concours d’entrée à l’école normale primaire. De toutes façons, davantage, il ne fallait pas trop rêver… En 1911, il avait été reçu à l’école normale de Mende, préfecture du département de la Lozère.

Il est parfois plus facile d’inventer que de se souvenir… Parfois même plus exact. L’imaginaire est un refuge pour la mémoire et nommer une chose suffit souvent à en éprouver la sensation. N’exigez donc de ce récit ni la précision ni la véracité historique : je me souviens et, me souvenant, je transforme même si je m’efforce de m’appuyer sur les quelques documents que je possède.

Ainsi, d’après ma mère, d’après ses photos, mon père, dans sa jeunesse, était très beau. Grand, élancé, bien proportionné, il avait des traits réguliers, bien dessinés avec une certaine fermeté dans le visage ; de grands yeux noirs intelligents, limpides, vifs, lumineux. A cela s’ajoutait une gentillesse incontestée et une ouverture d’esprit qui faisait sentir à tous ses interlocuteurs qu’ils pouvaient, sans nulle gêne se confier à lui. Il savait écouter et, si nécessaire, ne rien répéter de ce qui lui avait été dit.

Manifestant une grande empathie, il considérait tout homme ou femme comme dignes de son intérêt. S’il savait, à l’occasion, faire preuve d’éloquence, il savait aussi rester simple et mettre ses paroles au niveau de n’importe lequel de ses interlocuteurs. Sa beauté, sa simplicité en faisaient un être presque universellement apprécié.

Le métier d’instituteur lui allait comme un gant.

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04

Comme si cet épisode de sa vie n’avait jamais eut lieu ou était enfoui avec les derniers morts inutiles de l’été 1918, mon père ne me parla jamais de sa guerre. Pourtant, sept ou huit ans après l’armistice, quand j’étais en âge de comprendre ou, plus exactement, d’être sensible aux non-dits des êtres, dans ces longues heures qu’il passait, assis au bord d’un ruisseau aux eaux paresseuses, comme perdu dans le vide d’une pensée mutique, je devinais en lui comme une fêlure.

Revenu de la guerre, mon père, jeune instituteur qui n’avait eu jusque là d’autres occasions que d’enseigner aux hommes l’obéissance absolue et l’acceptation d’une mort stupide, décida de se retirer au plus loin de ce qu’il considérait comme une civilisation désastreuse. Il demanda comme poste un des villages les plus retirés de Lozère. La guerre ayant décimé les futurs enseignants et les campagnes perdues n’étant pas le choix préféré des enseignants débutants, il l’obtint sans difficulté. Fin 1918, il fut nommé instituteur à La Roche, petit hameau perdu dans un creux d’un vaste plateau de granit de la commune de Rieutort-de-Randon.

Il y avait quelque chose de suicidaire dans sa démarche, dans cette volonté d’exil, la reconnaissance d’une impuissance à influer sur les événements du monde. Se retirer sur son Aventin. La guerre avait fait de l’étudiant idéaliste un homme désabusé et brisé. Se retirer du monde, feindre de pouvoir l’ignorer pour être épargné de ses turpitudes. La Roche ne pouvait pas être mieux choisi : un village pauvre de soixante seize habitants, poussé au milieu de nulle part, se cachant dans le creux d’une partie de la Margeride, le Can de La Roche, cerné de forêts épaisses, broussailleuses, jamais entretenues, que l’on n’atteignait que par un médiocre chemin de terre tracé par les pas des hommes et des bœufs et, l’hiver, souvent coupé du monde par d’épaisses chutes de neige qui l’isolaient durant des mois. Un village sans aucun charme, plutôt médiocre, rude, sauvage, tassé comme un troupeau de moutons apeurés autour d’un gros caillou et devant pour l’essentiel son nom à une « roche branlante », un énorme rocher depuis toujours en équilibre instable sur un autre que, depuis la nuit des temps, c’est-à-dire de mémoire d’homme, les enfants s’amusaient toujours à faire bouger d’une seule main ce qui leur donnait l’illusion à la fois de la force et du miracle.

Après avoir passé deux mois de repos dans sa famille pour réapprendre à vivre, mon père arriva à La roche en janvier 1919. Il me dit plus tard que non seulement il attendait ce jour avec impatience mais que c’est dans une grande allégresse qu’il accomplit, sac au dos contenant quelques livres et quelques vêtements, les six longues heures de marche qu’il fit de Mende — où l’avait déposé le train — au village où, avec les clefs de l’école, l’attendait, semblait-il, une Madame Bouissou, femme d’une cinquantaine d’années, veuve depuis la mort de son mari à Verdun en décembre 1916.

Posté par Maurice Roman à 13:57 - - Permalien [#]


05

Mon père arriva à La Roche en janvier 1919.

La population de La Roche – me dit plus tard mon père était alors constituée de onze familles : en tout, soixante seize personnes : 7 veuves entre 25 et 40 ans, 4 femmes mariées à des maris de plus de 50 ans, 11 vieillards (7 femmes, 4 hommes), 8 enfants de moins de cinq ans (5 filles, 3 garçons), 19 enfants d’âge scolaire, 6 adolescents mâles, 8 adolescentes de moins de 16 ans, 9 jeunes femmes entre 17 et 25 ans. Revenus de la guerre : un jeune homme de 23 ans à peu près indemne si ce n’est qu’il avait un éclat d’obus dans le genoux droit qui lui interdisait les efforts, et un autre, 21 ans, la gueule cassée.

Autant dire que mon père, jeune, sans tare visible, cultivé, était une merveilleuse anomalie.

Dans le village, en âge de se marier — ou presque : 11 jeunes filles. La plus jeune, Marinette, Bouviala, avait 15 ans ; la plus âgée Louisette Soubiran, presque 24 ans. Rien d’exceptionnel, la guerre avait fait son œuvre et, dans un rayon d’une trentaine de kilomètres autour du village, il y avait un peu plus de trente jeunes femmes dans cette même situation. Quant aux hommes susceptibles de les épouser, même en comptant ceux qui étaient revenus en mauvais état, ils n’étaient guère plus d’une dizaine. Situation absurde et inédite dans ces campagnes. Situation cruelle aussi car cette génération de femme devait, en plus de prendre en charge des travaux dont elle ne s’occupaient pas jusque là, choisir entre s’exiler ou rester vieilles filles, état alors peu enviable dans les campagnes car, pour ce qui était des couvents — et autres lieux habituels de relégation —la mode en était passée et peu en avaient le désir.

Difficile de me mettre dans la tête des jeunes femmes d’alors, d’imaginer ce qu’étaient leurs pensées ou plutôt, leurs désirs. Pourtant il le faudrait pour rendre la suite de mon récit plausible. Aussi, prendre la place de mon père, l’imaginer. Profondément blessé par ce qu’il a vécu sur le front, l’odorat encore saturé des odeurs de cadavres, la vue agressée de trop de sang, l’ouïe pleine de gémissements et de hurlements de douleur, sa tête est un charnier. Il lui faut effacer tout cela, repartir à zéro, position rousseauiste, la nature, du moins ce qu’il croit être la nature comme placebo. Jusqu’où aller dans les précisions ?

Et les femmes ? Entré à 15 ans dans un de ces couvents laïques qu’étaient alors les Écoles Normales pour être, dès ses 18 ans, directement envoyé à l’armée et, très vite, sur le front comme sous-officier, mon père — du moins c’est ce que j’imagine — n’avait eu avec les femmes que des rapports artificiels et superficiels: cantinières, femmes à soldats, Madelons et putains, à la fois idoles et bidoches. Peut-être même était-il encore vierge bien que, connaissant les appétits des mâles ainsi que les stimulations érotiques du combat, je ne peux pas vraiment le croire.

Posté par Maurice Roman à 14:03 - - Permalien [#]

06

C’est une grande prétention de croire que ma vie peut intéresser qui que ce soit d’autre que moi. Je ne l’ignore pas mais, à l’âge que, en dépit des épreuves et des erreurs, j’ai fini par atteindre, j’éprouve le besoin de faire le point sur toutes ces années passées avec l’illusion naïve que mon expérience peut présenter quelque intérêt. Mais si nombreux sont ceux qui ont dit ça avant moi, si nombreuses sont les confessions ou biographies sans intérêt que j’ai lues… Chacun de nous se croit unique et s’imagine que l’histoire de sa vie peut partiellement fêler la coque dans laquelle chacun de nous s’enferme pour vivre. Littérature. Comme mes nombreux prédécesseurs je veux cependant croire que la maladresse de mes textes et surtout leur sincérité totale sauront toucher en quelques lecteurs un reste de curiosité pour ceux de leur espèce.

Mais comment parler de ma vie sans expliquer son origine ? Mon père et ma mère, au delà de la simple biologie, ont fait notamment de moi ce que je suis, ont, sans le savoir, tracé toutes mes trajectoires.

Lorsqu’à la fin de la guerre mon père demanda à être nommé dans un misérable village retiré de Lozère, la situation humaine était particulière : il n’y avait dans les villages presque plus d’hommes jeunes. La guerre avait fait son œuvre macabre. Habitués à subir et obéir, les jeunes paysans de Lozère constituaient de parfaites troupes de premières lignes, ils avaient été ainsi massacrés en si grand nombre que des villages entiers ne reposaient plus que sur les femmes, le reste de leur population n’étant composée que d’enfants et de vieillards. Nombre d’entre eux sont alors devenus des villages morts, terres en jachères, abandonnés aux herbes sauvages et aux animaux errants. La nature est rude en Lozère et reprend vite ses droits mais ce n’était pas cependant tout à fait le cas de La Roche.

Arrivé au village, mon père fut immédiatement le centre d’intérêt de tous ses habitants : un instituteur était alors un notable, non par l’argent comme le notaire ou le plus gros propriétaire de la commune, ni par la force immanente de la religion comme le curé ou l’évêque, cet espèce de souverain que personne ne voyait jamais, mais par le savoir et l’intelligence. Et pour ces paysans dont la plupart lisaient à peine et n’étaient capable que de tracer leur nom, il représentait l’esprit, l’intellect — un terme que bien sûr ils ignoraient — ce qui lui valait un respect à la fois révérencieux et proche.

L’instituteur était à la fois un homme comme eux, qui, parce qu’il n’était pas astreint aux travaux des champs était d’une nature autre, mais vivait parmi eux, dont la vie quotidienne différait si peu de la leur, mais qui en même temps leur apportait cette ouverture sur le monde qui les faisait rêver. Un habitant paradoxal et, pour cela, respecté.

Posté par Maurice Roman à 15:58 - - Permalien [#]

07

Au village, l’instituteur était un dieu laïque. Mon père étant célibataire, il représentait en plus, quelque chose comme l’espoir dans un nouveau futur : chaque famille voulait l’avoir à tour de rôle à sa table. J’imagine que, bien qu’il soit venu se ressourcer dans cet espèce d’ermitage de l’éducation que représentait le village si isolé de La Roche, il devait plutôt apprécier de pouvoir sortir de sa classe, une classe unique du cours préparatoire au certificat d’étude, avec dix sept élèves — sept garçons, dix filles — et de l’école, petite maison rustique aux murs de granit aussi épais que ceux d’une forteresse comprenant au rez-de-chaussée l’unique salle de classe et, à l’étage, l’appartement de l’instituteur : trois petites pièces et une cuisine.

Tous les midis, il mangeait chez lui, à l’école, mais les onze familles du village tenaient toutes à l’avoir à tour de rôle à leur table. Il était difficile dans le contexte très particulier du village de ne pas répondre à diverses attentes de ceux avec lesquels il avait à vivre jour après jour et dont, rapidement, il saurait tout. Désireux de faire preuve d’une certaine indépendance, il avait accepté mais en instaurant cependant une « rotation diplomatique » sur trois semaines, n’acceptant de partager que leurs repas du soir. De plus, il ne se laissait jamais inviter ni le samedi ni le dimanche, réservant ces jours à d’éventuels déplacements vers le chef-lieu de département. Pour faire preuve d’ordre et de justice — n’en était-il pas un représentant officiel ? L’ordre, devenu immuable par nécessité « politique », était donc le suivant : le premier lundi soir était réservé à la famille Mazel, le mardi aux Bouviala, le mercredi à la veuve Bouissou, femme alerte d’une cinquantaine d’années, le jeudi aux Chaptal, le vendredi à la vieille charmante dame Mazurel, le deuxième lundi aux Champbreton, le mardi à la veuve Combes, femme un peu acariâtre d’environ quarante ans mais qui voulait absolument «faire comme tout le monde». Le mercredi c’était la jeune veuve Durand et cette invitation était un peu plus délicate car cette jeune femme était plutôt avenante et même, quand je l’ai connue quelques années plus tard, elle portait encore la trentaine avec un charme certain. Le jeudi, chez la veuve Bonnal : 38 ans alors mais déjà asséchée, rabougrie, le corps comme refermé sur sa souffrance, par la perte de son mari au front qui la laissait seule avec quatre enfants encore jeunes. Le vendredi, une autre veuve encore d’environ cinquante ans mais qui parut avoir toute sa vie la cinquantaine : Marthe Charrier qui bien que proche de la misère n’aurait jamais accepté que mon père ne vint pas partager avec elle les légumes de son jardin. Le troisième lundi : la veuve Rousset dont les deux fils étaient mort à la guerre à quelques jours d’intervalle. Les jours restant, jusqu’au lundi suivant, il dînait à l’école seul dans sa petite cuisine rudimentaire chauffée par sa lourde cuisinière de fonte.

Le destin se joue souvent des personnages et ce que l'on pense qu'aurait dû être la trajectoire de leur vie suit des parcours imprévisibles; rien, sinon les ruses de la vie ne prédestinait le jeune citadin qu’était mon père, à devenir pendant de longues années l’ermite laïque à la fois protégé et isolé par la communauté du village. Occupant une position en déséquilibre, aussi solide et branlante que l’était le rocher du village, il était et n’était pas un des leurs.

Posté par Maurice Roman à 16:01 - - Permalien [#]

08

Je suis donc né le 31 décembre 1922. Un dimanche. J’ai été baptisé Maurice. Mon père se prénommait Lucien ; Maurice était le frère aîné de mon père, mort à la bataille d’Artois en mai 1915 à l’âge de 21 ans. Tout ainsi était fait pour marquer mon destin de signes funestes. N’aurait-il pas fallu que je parle aussi de cet oncle Maurice dont je n’ai connu que des photos et un portrait ? Un récit échoue toujours à rendre compte du foisonnement de la vie qui part en tous sens. Un récit fait des choix. Je reviendrai peut-être plus tard sur cet oncle Maurice dont mon père parlait de temps en temps mais, pour l’instant, je m’en tiendrai là pour laisser la place à des personnages plus essentiels. Comment en effet éviter la sècheresse des détails qui cernent toute vie. J’aurais aimé vous parler de toutes ces familles que j’ai connues quelques années après et dont j’ai, des années, partagé les vies. Mais il faut avancer, aller vers quelque chose de plus essentiel, approcher enfin de cette naissance autour de laquelle je ne cesse de tourner. Mon père, par exemple, était un grand lecteur. Il faut dire que dans le cul de sac de son village, il n’y avait pas beaucoup de distractions. Il s’était donc abonné à toutes sortes de journaux et de revues qu’il conservait soigneusement et qui se trouvent encore en ma possession. De plus le petit bourgeois de Carmaux, médecin philanthrope sans enfant mais de famille ancienne qui l’avait soutenu dans son adolescence, était aussi un passionné de lecture et, à sa mort en 1924, lui avait légué sa bibliothèque familiale. Rien de tout cela ne s’est jamais perdu, tout se retrouve encore dans mon grenier et j’ai, moi-même, acheté toute ma vie des livres. Pour parler de ma vie, faut-il que je remonte jusqu’au grand-père Aristide Roman ? Où s’arrêter dans la quête de la vérité ? Chaque souvenir que j’essaie de mettre en forme en appelle d’autres. Mon récit se trouve pris dans un réseau serré de liens que j’ai beaucoup de mal à ne pas tirer les uns après les autres.

Je sais aussi tout ce que mon écriture a ainsi d’archaïque s’efforçant de donner de la clarté au monde. Je ne produis en effet pas de « texte », cette négation du rapport des mots au monde, j’écris. Que mes lecteurs me pardonnent, je ne suis pas de leur époque. Ce qui m’importe c’est le monde dont je parle non la plus ou moins grande habileté de mon écriture.

Si j’en juge par la seule photo d’elle qui me reste, datée d’alentour ma naissance (son verso porte la mention « été 1925 »), ma mère avait à 24 ans un visage ovale, plutôt plein et frais aux joues non pas rebondies mais fermes avec le rosé de la vie au grand air encadré d’une épaisse chevelure noire ; sa bouche, aux lèvres plutôt fines même si, sur la photographie, un rouge à lèvre trop appuyé donne une impression de chair mais sans sensualité excessive, s’entrouvre sur un demi-sourire comme surpris par le photographe qui était sans doute mon père. Une peau de jeune paysanne pas très fine et un très léger duvet de petits poils que je suppose blonds sur la lèvre supérieure. Coiffure banale de fille de la campagne soulignant, par le dégagement du front, son aspect oblong. Elle était plutôt fraîche que jolie sans rien de remarquable, son nez légèrement épaté manquait un peu de grâce et ses yeux vifs et noirs étaient cependant un peu trop petits. Mais elle avait un beau sourire tranquille et c’était ma mère.

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09

Pluie, fatigue, légère dépression de celui qui, se sentant arriver au bout d’une longue marche, regarde en arrière et mesure avec regret tout ce qu’il a parcouru : aujourd'hui je n'ai rien écrit. Écrire tous les jours, quoi qu'il arrive, une page au lever, au coucher, m'est une tâche impossible. Je ne sais concevoir l'écriture comme discipline de vie. Pourtant, elle n'est plus désormais que l'aventure d'un homme dans l'univers des livres. Aujourd’hui je suis rongé par le doute : en quoi ma vie peut-elle intéresser qui que ce soit, comment, à quoi bon, la rapporter à moins de parvenir, d'un cas particulier, à faire une image de l'universel dans une époque où, commerce et consommation mis à part, il est difficile de déterminer ce qui représente l’universel. Les souvenirs n'ont de saveur que lorsque, soutenus par la force du présent ils en rehaussent les saveurs, car sinon ils nous intoxiquent. Difficile ainsi d’aller à l’essentiel de l’écriture, creuser mes souvenirs jusqu’à l’os, n’en conserver que ce susceptible de parler à tous, d’autant plus que j’ignore ce que cet essentiel pourrait être. J’aurais ainsi tant aimé parler de toutes ces familles paysannes qui ont fait mon enfance, de chacun de ces soixante seize habitants avec lesquels j’ai partagé les dix premières années de ma vie et qui, pour une grande part, m’ont fait ce que je suis. Mais ces récits, par leur aspect trop historique ou sociologique, écartent de la littérature. Ma vie n’est pas une histoire policière, elle n’a ni intrigue ni conclusion.

Comme si un cercle devait se refermer, la vieillesse renvoie souvent à l’enfance : plus j’avance en âge, plus les premières années de ma vie me reviennent en mémoire et le film de faits dont j’ignorais me souvenir se projette en moi avec une précision étonnante. Je n’ignore pas, bien sûr, que la plupart des explications que je donne pour décrire le comportement de tel ou tel soit hasardeuse et que les lecteurs auraient pu, d’eux-mêmes, les construire ou en trouver d’autres tout aussi plausibles, mais écrire n’est-ce pas aussi prendre quelques risques ? Dans ce récit, je divague, vais où mes pensées me portent. Je ne parviens pas à me décider pour savoir si cette divagation est la meilleure représentation de la structure de ma vie ou si elle n’est qu’une impossibilité à me décider à choisir. Écrire c’est faire des choix, choisir de ne pas choisir est une faiblesse.

Vieillissant, je deviens obsessionnel, établissant ma vie dans des manies qui la structurent mais aussi l'enferment. Chaque jour : promenade autour du village quand il ne pleut pas; passage au café du commerce; visite de quelque bouquinistes plus ou moins amis car les amitiés de vieillard n’ont plus la fougue et l’exclusivité de celle des hommes jeunes; repas de midi sans vin; lecture parfois durant une de mes promenades dans un coin agréable; séquence nostalgie dans la visite de mon grenier où je me donne comme but jamais vraiment réalisé de trier l'amoncellement d'objets, de photos, de livres, de souvenirs de toutes sortes pour préparer mon abandon de ma maison, au cas où…; repas du soir avec vin et parfois cognac; écriture de ma vie; lecture au lit pour essayer de plus ne plus difficilement de m'endormir.

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10

J'ai décidé d'écrire ma vie dans le désordre des souvenirs. Tirer le fil, défaire le temps comme un vieux tricot, me laisser dans l’écriture porter par l’écriture même. La rapporter dans un ordre chronologique est en effet voué à l’échec : trop de réminiscences me reviennent en mémoire chaque fois que j’essaie de rapporter tel fait ou tel événement. Ainsi de ce récit, recueil de nombreuses petites confidences faites, au cours du temps, lors de nos nombreux moments d’intimité, tant par ma mère que par mon père. Lucien et Marguerite. Ne dirait-on pas Roméo et Juliette ? Nulle chronologie dans ces souvenirs qui viennent dans le plus complet désordre.

Ma mère, Marguerite Mazel avait alors un tout petit peu plus de 19 ans. Elle était, paraît-il, la plus belle des filles de La Roche, et sa beauté connue dans tout le canton. Peut-être même dans les cantons voisins. Alors même qu’à cause de la guerre, les filles étaient beaucoup plus nombreuses que les garçons, plusieurs soupirants la poursuivaient en vain. Elle connaissait bien mon père puisque, toutes les trois semaines, le lundi soir, il mangeait dans sa famille et le village était si petit. Elle ne pouvait s’empêcher de regarder le «maître» avec une certaine admiration, en était secrètement amoureuse me dit-elle plus tard, mais n’osait penser qu’un homme comme lui pourrait s’intéresser à elle. Aussi, dans les fêtes de villages où elle avait l’occasion d’aller, Marguerite, était très entourée mais refusait toutes propositions. De son côté, mon père était un peu la coqueluche des jeunes filles en âge de se marier : jeune, fonctionnaire, instituteur, célibataire, aimant La Roche, rescapé intact de la guerre, toutes lui souriaient et tentaient plus ou moins de le séduire. Aucune cependant ne croyant y parvenir tant il leur semblait inaccessible. Elles avaient raison car, aux yeux de mon père du moins, aucune n’avait le charme de ma mère. Ce qui lui plaisait peut-être avant tout en elle, c’était sa vivacité d’esprit. Elle avait de l’humour et de l’intelligence et il lui arrivait assez souvent de s’attarder à bavarder avec elle lorsqu’il la rencontrait auprès de la fontaine, au bord du ruisseau ou quand il dînait chez ses parents. Il ne pensait pas encore être amoureux, me dit-il un jour, mais comment savoir à quel moment un amour commence, quels sont les gestes, les mots, les regards qui en décident. Les coups de foudre sont si rares et mon père était un homme pondéré.

Pourtant un jour d’avril, quand mon père surprit Marguerite qui, allongée sur l’herbe renaissante après avoir cueilli des champignons, se reposait au soleil fragile du printemps. Il sentit le désir s’approcher, s’assit près d’elle sur une pierre. Ils parlèrent de choses et d’autres dont aucun des deux ne se souvenait plus tard, sûrement d’abord de ses champignons, ou il se réjouit de l’omelette au cèpe qu’elle lui annonça mais, surtout, ils se regardaient et respiraient l’un près de l’autre. Ils étaient seuls dans la nature sauvage protégés par des cercles de roches et des forêts, il la regarda dans les yeux : «Je fais un vœu, lui dit-il, et j’espère le voir bientôt accompli». Pépiements d’oiseaux, chant du ruisseau tout proche, chant de la brise dans les arbres : cantate. Marguerite me dit qu’elle répondit : «Pourquoi vous me dites ça ?». Et ne sachant ce qu’elle doit comprendre, elle prononce ces mots d’une voix rendue plus grave par une émotion qu’elle ne maîtrise pas. La nature les entoure, l’appel de la sève et du sang, la solitude donnent à ce moment une solennité particulière. C’est alors que leur vie se décida.

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14 août 2019

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Ma mère. Ma mère aimait la compagnie : elle avait un besoin irrépressible de parler, de bavarder disait mon père pour la taquiner. De parler de tout, de rien, de n’importe quoi avec n’importe qui, de son jardin, de ses fleurs, du temps qu’il faisait, de moi, de mon père, des voisins, des enfants des voisins, du maire et du curé, des livres qu’elle lisait, des articles du journal… de tout ce qui faisait chaque minute de ses jours. Je ne suis pas convaincu que ce soit la richesse des échanges qui l’intéressait mais une nécessité d’être par la physiologie de la parole, quelque chose comme une dépense musculaire indispensable. Elle vivait dans la parole comme dans une action, la marche, la culture des fleurs ou le ménage. Parler et être lui étaient synonymes. J’entends encore le son de ses babillages mais comme une ritournelle, un air obsédant dont on a oublié les paroles et qui ne laisse pas l’esprit en repos.

Ma tête est pleine de revenants de ce genre, ou plutôt de fantômes, fragments de phrases, de dialogues, images, fragments d’images, fragments de séquences, qui, à l’improviste, sans queue ni tête, qu’il soit éveillé ou assoupi, traversent mon cerveau sans que je sois capable de décider s’il s’agit de fantasmes, de récits en construction ou de souvenirs. Je vis ainsi à la fois dans deux mondes, celui dit réel qui tend à perdre de sa solidité, et celui virtuel ou imaginaire qui, lentement, comme pour m’accompagner vers autre chose, impose son flou et ses indécisions. Se réfugier dans le passé pour ne pas parler du présent, parler de faits anodins pour éviter d’aborder les difficultés des événements essentiels. Je prends conscience de cela, si je persiste à rapporter des épisodes sans gravité d’avant ma naissance, n’est-ce pas pour éluder ce que je devrais en fait relater de ma vie ? Possible… Mais je persiste à penser que la connaissance de ces moments qui ont fait de moi ce que je suis est nécessaire pour comprendre que rien ne me prédestinait à la vie aventureuse qui fut la mienne.

Ainsi j'ai toujours cru que mes innombrables lectures devraient un jour servir à quelque chose: j'en suis moins sûr. Elles ne m’ont pas servi à vivre… à passer le temps sans aucun doute, mais ne passe-t-il pas assez vite de lui-même ? Comme tant de souvenirs, elle n’ouvrent que sur une nostalgie infertile: j'ai ainsi retrouvé aujourd’hui un livre de la collection Nelson. Qui connaît encore ça ? Mon père s'y était abonné dès qu'elle avait commencé vers 1930. De jolis petits livres format poche qui ont bercé mon enfance. Ce livre est : « Les feuilles d'automne » de Victor Hugo. L'ayant lu alors que je devais avoir 12 ou 13 ans, j''en garde un souvenir ébloui.

Au fur et à mesure que j’avance dans l’histoire de ma vie, que je recule devant ce que je dois dire, je m’aperçois que le titre que j’ai pour l’instant choisi, « Ma vie », sous sa banalité tranquille, annonce mal le récit que je veux en faire. Il me faudra donc en trouver un autre. Mais, pour l’instant j’hésite encore : Dissimulation, Un homme intranquille, Choses infimes et infirmes, Mensonges et impostures, Choses dites, cachées, Le fond d’un être… Peut-être faut-il que j’avance encore. Nombre d’écrivains en effet, lorsque ce n’est pas l’éditeur qui choisit le titre, disent ne le trouver qu’à la fin de l’écriture : un titre doit s’imposer de lui-même.

Posté par Maurice Roman à 06:46 - - Permalien [#]

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Avant d'aborder enfin le sujet véritable de ces écrits — l'histoire de ma vie — me reste à poser quelques fragments de décor, qui ne sont pas sans importance pour la suite, mais que je donne ici en désordre. Après tout, aucune loi n’oblige un récit à être rationnel et linéaire.

La Roche n’était pas le village idéal que mes descriptions antérieures pourraient laisser croire : haines, jalousies, querelles, rivalités, rancœurs, inimitiés, rancunes, aigreurs, ressentiments, bassesses… toute la panoplie des sentiments négatifs humains se développaient dans ce microcosme comme virus dans des cultures cellulaires in vitro. Sous ses apparences paisibles et même parfois harmonieuses, le village était un bouillon de culture dans lequel j’ai baigné dès l’enfance et où mon esprit s’est lentement immunisé contre les mesquineries humaines. Même si, jusqu’à l’âge de 11 ans, vivant dans une liberté presque totale, j’étais un petit sauvageon des campagnes, ne s’intéressant en rien à ses rivalités, souvent minuscules, qui clivaient la vie quotidienne. Dans l’école de mon père, j’avais, comme compagnons de mon âge une fille, Marie Champbreton, et André Bouviala, un garçon d’un an plus âgé que moi. Dans une école à classe unique, les classes sont des notions souples et, tous les trois, depuis le cours préparatoire, nous nous considérions comme du même niveau si toutefois ce terme pouvait avoir un sens dans un tel contexte. Nous vivions notre vie dans la société des enfants qui ne reflétait, dans son miroir déformant, que très partiellement, très occasionnellement les querelles, ou même les guérillas des adultes. Je n’ai ainsi jamais accordé le moindre intérêt aux petits ragots, qui des années plus tard, portaient sur le mariage de mes parents.

Lors de quelques unes de ces longues soirées d’hiver où le village semblait étouffé par le silence et la neige, où chaque maison se trouvait résumée dans l’éclairage falot d’une fenêtre, mes parents m’ont en effet souvent parlé des circonstances de leur mariage et de cette réputation « d’obligation » calendaire qui en aurait été à l’origine. Quant au mariage lui-même, en ayant vécu deux autres dans le village, je peux sans peine m’imaginer ce qu’il fut.

Le fait qu’il soit instituteur, c’est-à-dire qu’il ait un métier stable, socialement reconnu et doté alors d’un certain prestige, le fait aussi — inavouable — que Marguerite était enceinte aida à passer un peu sur le manque de pratique religieuse de mon père. Comme toujours, dans ces cas là, on transigea. Mon père accepta un mariage religieux. Après tout, un libre penseur pouvait comprendre les besoins archaïques et superstitieux des paysans dont il devait éduquer les enfants. Il feint pour la forme, me dit-il, de résister un peu puis céda. Marguerite et lui se marieraient le samedi 23 juillet. On ne pouvait quand même pas se marier le 16, deux jours après la Fête Nationale qui se fêtait au chef lieu de la commune.

Posté par Maurice Roman à 06:48 - - Permalien [#]

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Les meilleurs souvenirs de mon enfance sont liés à la musique. Mais à une musique très particulière. Mon père avait en effet un gramophone Horn à manivelle acheté dès son retour de la guerre. C’était une machine qui m’imposait le respect avec son socle de chêne, son plateau tournant recouvert de feutre vert et surtout son gigantesque pavillon dont l’ouverture, vue de face, était une splendide marguerite aux pétales vert tendre. Mon père était fou de musique, surtout de variétés même s’il lui arrivait, assez rarement il faut dire, d’écouter de la musique classique ou, parfois, ce qu’il appelait sans intention méprisante, de la musique nègre. Mais ce qu’il aimait par dessus tout, c’était la chanson. Dès qu’il avait une minute, il tournait la manivelle de son gramophone — action qu’il fut longtemps le seul à avoir le droit d’accomplir — et surtout, posait avec une attention méticuleuse l’aiguille sur le shellac, cette gomme laque issue de la sécrétion d'une cochenille asiatique, puis, plus tard, sur la bakélite de ses si précieux disques. Lorsque, pour une raison ou une autre, il trouvait le moyen de « descendre » à Mende, chef-lieu du département, soit avec un paysan allant au marché ou à la foire, soit en marchant jusqu’au village de Rieutort-de-Randon puis en prenant l’autobus quotidien, soit en faisant du stop (solution alors très aléatoire) sur la départementale, mon père rendait systématiquement visite à son disquaire qui lui mettait de côté les « nouveautés ». Il revenait alors à la maison avec la joie d’un moine portant des saintes reliques et, pendant quelques jours, nous découvrions tous, ébahis, ces chants, ces chansons, ces musiques un peu grinçantes et craquantes qui nous semblaient le summum de l’art. La maison d’école résonnait alors des voix de Félix Mayol, Maurice Chevalier, Gaston Ouvrard, Jean Sablon, Rina Ketty, Berthe Silva, Suzy Solidor, et bien d’autres et, lorsqu’il faisait beau, c’était ainsi, en dehors des heures d’école, le village entier qui se transformait en salle de music-hall.

Tous ces premiers rouleaux, tous ces disques sont encore dans des cartons de mon grenier et, lorsque je me sens envahi d’une certaine nostalgie, je vais puiser dans leur collection, remonte la manivelle de ce merveilleux phonographe dont je me suis arrangé pour maintenir le fonctionnement tout au long des années car, tout comme ces chansons que j’aime encore, tout chez moi est hors d'âge aussi je m'émerveille tous les jours, grâce aux technologies nouvelles, de pouvoir encore intervenir hors de l'espace de ma chambre. Pourtant, ce que j’aime par dessus tout, c’est le son des chansons souligné par celui des aiguilles frottant sur la bakélite, ce sont les ralentissements progressifs du ressort qui m’oblige à tourner la manivelle, la qualité grinçante, approximative du son. Grâce à tout cela, je reste encore enfant, cet enfant qui obtenait à la maison comme récompense de choisir un disque et tourner la manivelle et qui, quand il allait à l’école avait, lors des quelques rares occasions où mon père acceptait, comme par exemple les veilles de vacances, de relâcher sa discipline, la lourde responsabilité, le privilège inouï, de faire écouter à la classe quelque disque soigneusement choisi par le maître, mon père.

Posté par Maurice Roman à 06:50 - - Permalien [#]

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J’écris, je n’écris pas, c’est selon : je ne parviens pas à m’imposer cette discipline qui, paraît-il, fait l’écrivain, écrire au moins une page chaque jour, qui mieux est encore, à heure fixe. Le jour n’est pas encore levé, mais les merles ont déjà cessé de siffler, le ciel doit être couvert ce qui retarde un peu les caracoulements des tourterelles ; les animaux ont cette discipline des rythmes quotidiens que je ne sais pas m’imposer.

Mon père se confessa donc au père Boutoul, titre que mon père ne parvenait pas à donner à un homme de son âge avec qui il avait partagé de longues heures d’angoisse, d’attentes interminables, entourés de morts, englués dans la boue des tranchées du Nord. Plusieurs fois il me raconta leur parodie complice. Frère d’armes, le père Boutoul, n’ignorait rien de ses opinions de libre penseur. Mon père, de son côté, comme tout enfant de son époque, avait suivi le catéchisme, s’était confessé plusieurs fois, n’ignorait rien d’un rituel qu’il jugeait clownesque. Aussi, dans ce «secret du confessionnal» où ils ne pouvaient éviter de passer, jouèrent-ils une comédie que l’un, qui avait le rôle titre, prétendit sérieuse tandis que l’autre, qui était le faire-valoir, voulut bouffonne. Le prêtre respecta le rituel, mon père «confessa», dans le désordre, une interminable liste de péchés qu’il s’était inventé la nuit précédent le rite : «il avait mis son doigt dans la confiture ; avait eu des pensées mauvaises ; caressé les seins de sa promise avant le mariage ; coassé au passage d’un prêtre ; détesté la guerre ; maudit le Général Duchêne ; ri au passage d’une procession ; s’était moqué de la vierge noire ; avait empêché un de ses élèves, en le retenant sous un prétexte quelconque, d’aller se confesser ; avait laissé brûler une tarte aux pommes ; etc.». Le prêtre joua le jeu, lui donna l’absolution à condition qu’il dise chaque matin dix pater et quinze ave, fasse un don aux œuvres, et vienne à la messe deux fois par semaine.

C’est ainsi que s’inventa ce « jeu de la confession » qui, plus tard, nous rendit, mon père et moi, complices d’une éducation religieuse critique. Nous partagions les rôles, je jouais celui du pénitent devant inventer toujours de nouvelles culpabilités les plus baroques possibles, lui tenait celui du prêtre qui devait imaginer des punitions invraisemblables. Ce jeu irritait ma mère qui ne parvint jamais à abandonner une certaine dose de religiosité. Je suis persuadé que ce fait n’était d’ailleurs pas étranger au plaisir de mon père à y jouer de temps en temps. Sachant très bien ne pas aller trop loin, il aimait en effet chatouiller ma mère sur la religion, se moquer gentiment d’elle pour mieux la câliner ensuite.

Vis à vis de la religion, mon père prétendait me laisser libre : s’il ne s’opposait pas à ce que ma mère me fasse enseigner le catholicisme, il se donnait le droit de m’ouvrir la pensée sur d’autres perspectives. Notre «jeu de la confession» faisait partie de cette stratégie ; une autre méthode, plus subtile, était, sous prétexte d’éveil culturel, de m’ouvrir aux autres croyances du monde. En bon pédagogue, il avait ainsi compris que les récits aventureux et riches en péripéties de la mythologie grecque ne pouvaient qu’intéresser un cerveau d’enfant curieux. Bon conteur, chaque soir, après que ma mère m’eût fait faire ma prière, il m’en racontait, pour m’endormir, un épisode, mettant le dieu catholique au niveau des multiples dieux grecs, relativisant ainsi de façon insidieuse tout ce que le prêtre de la commune tentait de m’enseigner par ailleurs.

Posté par Maurice Roman à 06:51 - - Permalien [#]